🔴 Les jeunes agriculteurs adoptent de nouvelles méthodes pour aider les lémuriens, les forêts et eux-mêmes | Dresser son chien


  • MenacĂ©es par des mĂ©thodes d’agriculture et de chasse non durables, les forĂŞts de Mangabe-Ranomena-Sahasarotra dans l’est de Madagascar et les lĂ©muriens qui y vivent sont en danger.
  • Un projet vise Ă  former les jeunes villageois de la rĂ©gion aux techniques d’agriculture durable et Ă  les sensibiliser Ă  la protection des lĂ©muriens.
  • Ces jeunes sont formĂ©s pour ĂŞtre des ambassadeurs de la protection de l’environnement, qui transmettront leurs connaissances Ă  la gĂ©nĂ©ration suivante.

ANTANANARIVO, Madagascar – Au dĂ©triment des forĂŞts entourant son village, Safidiharinjaka Emmanuel Tolojanahary ne connaissait que les mĂ©thodes agricoles traditionnelles. Comme la plupart des habitants de son village, situĂ© dans l’est de Madagascar, il a dĂ©frichĂ© la forĂŞt et brĂ»lĂ© ce qui restait des arbres abattus pour ouvrir une parcelle de riz. Les habitants appellent cette technique du slash-and-burn tavy.

En septembre 2019, alors que Tolojanahary avait 23 ans, son dĂ©sir d’ĂŞtre plus responsable d’un avenir meilleur et d’apprendre de nouvelles techniques l’a poussĂ© Ă  rejoindre un projet qui enseignait des mĂ©thodes agricoles alternatives dans le but de protĂ©ger les forĂŞts. Il est aujourd’hui Ă  la tĂŞte de l’un des 16 groupes de jeunes ruraux de la commune de Lakato, dans le district de Moramanga de la rĂ©gion d’Alaotra-Mangoro, que l’ONG malgache Madagasikara Voakajy forme. Son groupe, dans le village d’Ambodivarongy, s’appelle Vintsiala, le nom vernaculaire du martin-pĂŞcheur pygmĂ©e malgache (Corythornis madagascariensis). Les oiseaux orange et blanc au bec dĂ©mesurĂ© vivent dans la forĂŞt voisine.

Tolojanahary et son Ă©quipe se considèrent comme les ambassadeurs des mĂ©thodes agricoles qu’ils ont apprises. «Dans mon groupe, nous voulons unir ceux qui vivent avec nous autour de notre cause», a-t-il dĂ©clarĂ©.

Un vintsiala, ou martin-pĂŞcheur malgache (Corythornis madagascariensis). Image de Frank Vassen via Wikimedia Commons (CC BY 2.0).

Les besoins de subsistance des populations font partie des pressions qui pèsent sur les forĂŞts malgaches et sur l’extraordinaire faune qui y vivent. La protection des forĂŞts passe donc par la participation de ces populations. ConfrontĂ© Ă  la dĂ©gradation de la rĂ©serve de Mangabe-Ranomena-Sahasarotra, Madagasikara Voakajy a lancĂ© le projet pour les jeunes agriculteurs de trouver un Ă©quilibre entre les besoins des communautĂ©s voisines et la survie de la rĂ©serve, qui abrite des espèces endĂ©miques en danger critique d’extinction telles que les lĂ©muriens et la grenouille mantelle dorĂ©e (Mantella aurantiaca).

Ciblant les jeunes entre 14 et 30 ans, le projet propose une formation aux techniques d’agriculture durable pour amĂ©liorer les moyens de subsistance des villageois, rĂ©duire la pression sur la forĂŞt et les sensibiliser Ă  la protection des lĂ©muriens. Le projet les encourage Ă©galement Ă  mener des activitĂ©s de restauration des forĂŞts telles que le reboisement.

«C’est grâce au projet des jeunes que nous savions que nous ne sommes pas obligĂ©s de faire du tavy pour obtenir un bon rendement en riz», a dĂ©clarĂ© Tolojanahary.

Un groupe de jeunes de la commune rurale de Fanazava, dans le district de Moramanga Ă  l’est de Madagascar, pratiquant la riziculture de bas-fonds. C’est une technique plus productive et moins destructrice que le tavy, la mĂ©thode traditionnelle de culture sur brĂ»lis. Image reproduite avec l’aimable autorisation de Madagasikara Voakajy.

La pression sur les forêts menace les lémuriens

Le projet met en Ă©vidence la protection de deux espèces de lĂ©muriens qui vivent dans la rĂ©serve de Mangabe-Ranomena-Sahasarotra. ClassĂ©e en danger critique d’extinction sur la Liste rouge de l’UICN, l’indri (Indri indri) et le sifaka diadème (Diadème de propithèque) sont menacĂ©es par la perte d’habitat et par la chasse.

Selon Madagasikara Voakajy et l’UICN, les scientifiques prĂ©disent que la population de ces deux espèces de lĂ©muriens diminuera d’au moins 80% sur une pĂ©riode de 30 Ă  33 ans. En fait, l’UICN considère que 103 des 107 espèces de lĂ©muriens – les primates emblĂ©matiques et endĂ©miques de l’Ă®le – sont menacĂ©es, dont 33 sont en danger critique d’extinction.

L’aire protĂ©gĂ©e de Mangabe-Ranomena-Sahasarotra s’Ă©tend sur 27 100 hectares (67 000 acres). Chaque annĂ©e entre 2001 et 2019, la zone a perdu environ 611 ha (1510 acres) de forĂŞt, selon Global Forest Watch. Cela correspond Ă  une perte de 45% de son couvert forestier depuis l’an 2000.

L’indri et le sifaka Ă  diadème font partie des plus grandes espèces de lĂ©muriens et ont besoin de beaucoup d’espace pour survivre. Des Ă©tudes dans les forĂŞts de Mantadia, Ă  proximitĂ© de l’aire protĂ©gĂ©e de Mangabe-Ranomena-Sahasarotra, ont montrĂ© qu’en moyenne l’indri occupe des territoires de 13 ha (32 acres) en forĂŞts fragmentĂ©es et jusqu’Ă  40 ha (99 acres) en forĂŞts primaires.

Un sifaka diadĂ©mĂ© (Propithecus diadema), une espèce de lĂ©murien en danger critique d’extinction. Image de Rebecca Kessler.

Les lĂ©muriens sont les plus visibles des habitants de l’aire protĂ©gĂ©e. Mais le projet des jeunes agriculteurs devrait Ă©galement venir en aide Ă  des animaux moins connus, comme la mantelle dorĂ©e, espèce de grenouille endĂ©mique de la rĂ©gion, et le grèbe de Madagascar (Tachybaptus pelzelnii), un oiseau endĂ©mique en voie de disparition.

«En mettant l’accent sur la protection des lĂ©muriens, qui nĂ©cessitent de grands espaces, nous pourrons Ă©galement englober d’autres espèces plus petites dans le cadre de nos objectifs de protection», a dĂ©clarĂ© Voahirana Claudia Randriamamonjy, chef du projet des jeunes agriculteurs de Mangabe.

La perte de forĂŞt et de faune dans la rĂ©gion de Moramanga est due au tavy, entre autres facteurs qui incluent l’exploitation forestière Ă  petite Ă©chelle, l’exploitation minière et la chasse. Les gens abattaient des arbres pour la construction, le bois de chauffage, la mĂ©decine et l’agriculture sur brĂ»lis. Ils chassent les animaux, comme les lĂ©muriens et les canards sauvages, pour les manger ou les vendre sur les marchĂ©s.

Face Ă  la pauvretĂ©, la population locale n’a pas beaucoup d’alternatives de subsistance mais de se tourner vers les forĂŞts.

«Les gens veulent protéger les indris mais ne le peuvent pas, car ils doivent abattre les forêts pour pouvoir cultiver du riz», a déclaré Tolojanahary.

«Malheureusement et heureusement, la communautĂ© locale vivant Ă  proximitĂ© de ces aires protĂ©gĂ©es peut ĂŞtre Ă  l’origine des problèmes de conservation des lĂ©muriens, mais aussi la solution Ă  ces mĂŞmes problèmes», a dĂ©clarĂ© Zoavina Randriana, directrice nationale de The Mad Dog Initiative (MDI).

Grâce Ă  son expertise dans les forĂŞts d’Andasibe-Mantadia, dans la mĂŞme rĂ©gion, Randriana et son Ă©quipe mènent chaque annĂ©e des campagnes pour limiter les populations de chiens et de chats errants aux abords des forĂŞts. L’objectif est d’aider la faune protĂ©gĂ©e en essayant de limiter sa concurrence avec les animaux domestiques errants. MDI tente de sensibiliser les communautĂ©s locales Ă  la nĂ©cessitĂ© de limiter les populations d’animaux errants pour protĂ©ger Ă  la fois la santĂ© publique et les animaux sauvages.

Selon Randriana, il est important d’Ă©duquer les populations locales sur les problèmes de conservation, mais surtout de leur donner les moyens de prendre des dĂ©cisions Ă©clairĂ©es et d’agir en consĂ©quence.

Des membres d’un groupe de jeunes agriculteurs appelĂ© Babakotofotsy, le mot local pour l’indri (Indri indri), la plus grande espèce de lĂ©murien, participent aux efforts de reboisement dans la municipalitĂ© rurale d’Ambohibary Ă  Moramanga, dans l’est de Madagascar. Image reproduite avec l’aimable autorisation de Madagascar Voakajy.

Techniques d’agriculture durable

FinancĂ© par l’UICN, le projet Madagasikara Voakajy autour de Mangabe-Ranomena-Sahasarotra a dĂ©butĂ© en 2016. Sa deuxième phase durera de 2019 Ă  2021. La plupart des jeunes participants n’ont pas reçu beaucoup d’Ă©ducation et n’auront guère d’autre choix que de devenir agriculteurs. Le projet soutient que les techniques d’agriculture durable leur offriront des opportunitĂ©s plus prometteuses que la chasse ou la destruction des forĂŞts.

Au cours de la première phase du projet, Madagasikara Voakajy a formĂ© sept groupes de 45 participants. Au lancement de la deuxième phase, le projet comptait 16 groupes rĂ©partis dans 16 villages avec 158 jeunes participants. Chaque groupe peut choisir d’apprendre des techniques durables pour la culture du riz, des haricots ou du gingembre, ou pour l’apiculture.

Les Ă©quipes rizicoles ont rĂ©alisĂ© leur première rĂ©colte en mai 2020. Elles ont obtenu des rendements allant jusqu’Ă  2,9 tonnes par hectare (environ 1,2 tonnes par acre), contre 1 t avec la mĂ©thode de culture traditionnelle. Les rĂ©sultats pour les haricots et le gingembre n’Ă©taient pas encore disponibles lorsque cet article a Ă©tĂ© initialement publiĂ© en français en novembre 2020.

Madagasikara Voakajy dit avoir l’intention d’impliquer le secteur privĂ© pour soutenir ces jeunes, notamment en les aidant Ă  trouver de nouveaux marchĂ©s pour leurs produits.

Un groupe de jeunes apprend les mĂ©thodes apicoles dans la commune rurale d’Ambohibary, Ă  Moramanga. Image reproduite avec l’aimable autorisation de Madagascar Voakajy.

L’approche consistant Ă  amĂ©liorer les moyens de subsistance des populations pour rĂ©duire la pression sur l’environnement est courante parmi les programmes de conservation du monde entier. Madagasikara Voakajy espère qu’Ă  long terme les jeunes deviendront de vĂ©ritables ambassadeurs de la conservation des lĂ©muriens, que leurs pratiques agricoles amĂ©lioreront les habitats forestiers et qu’ils ne chasseront plus les primates menacĂ©s.

«Je pense que l’un des plus grands dĂ©fis pour la conservation des lĂ©muriens Ă  Madagascar est d’Ă©quilibrer correctement la conservation de ces espèces avec le dĂ©veloppement Ă©conomique et social, en particulier dans les localitĂ©s proches des aires protĂ©gĂ©es», a dĂ©clarĂ© Randriana. «Des initiatives comme le projet Madagasikara Voakajy qui renforcent la participation de la communautĂ© locale sont essentielles pour s’attaquer Ă  la racine des dĂ©fis liĂ©s Ă  la protection des lĂ©muriens.»

De plus, les problèmes rĂ©cemment liĂ©s au COVID-19 rĂ©duisent le champ d’action des dĂ©fenseurs de l’environnement. En raison de l’Ă©tat d’urgence sanitaire du 21 mars au 18 octobre et du verrouillage qui a durĂ© jusqu’Ă  la mi-aoĂ»t, Madagasikara Voakajy a dĂ» reporter un programme de pisciculture prĂ©vu. De plus, la situation des villageois est devenue très fragile. Ils sont obligĂ©s d’utiliser tous les moyens de subsistance qu’ils peuvent trouver. Cette prĂ©caritĂ© augmente le risque que des personnes empiètent sur les aires protĂ©gĂ©es, d’autant plus que la surveillance a Ă©tĂ© rĂ©duite en raison de la pandĂ©mie.

NĂ©anmoins, un jeune participant au programme, contactĂ© par tĂ©lĂ©phone en septembre lors de l’Ă©tat d’urgence sanitaire mandatĂ© par le gouvernement, a exprimĂ© son optimisme. Daumiriry Rajaofelina, un habitant du village d’Avolo, a dĂ©clarĂ© qu’il croyait toujours au succès du projet et contacte rĂ©gulièrement l’ONG pour obtenir des conseils sur ses parcelles de haricots, ainsi que des informations sur la pandĂ©mie.

«Après les formations que j’ai eues avec Madagasikara Voakajy, j’ai vu que les techniques d’Ă©levage ont beaucoup progressĂ© et que les rĂ©coltes seront bonnes», a dĂ©clarĂ© Laurent Randrianirina, membre de Fiaka, le nom malgache tant du lĂ©murien couronnĂ© (pied de biche avant) et l’un des groupes formĂ©s par Madagasikara Voakajy. «Le projet est vraiment efficace et personnellement je prĂ©vois de commencer Ă  cultiver du gingembre Ă  partir de maintenant, et je vais laisser derrière moi les mauvaises mĂ©thodes du passĂ©.

Un Fiaka ou lémur couronné (Eulemur coronatus), classé « en danger d’extinction » par l'IUCN. Image de Rhett A. Butler.
Un fiaka en danger critique d’extinction, ou lĂ©murien couronnĂ© (Eulemur coronatus). Image de Rhett A. Butler / Mongabay.

Image de titre: Portrait d’un groupe de jeunes agriculteurs formĂ©s par l’ONG Madagasikara Voakajy dans la commune rurale d’Ambodin’Ifody, Ă  Moramanga. Image reproduite avec l’aimable autorisation de Madagascar Voakajy.

Cet article a été publié pour la première fois ici sur notre site français le 20 novembre 2020.

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